Décembre 2007.
Un soir, alors que je pianotais sur l’ordinateur, Lychee descendit de la mezzanine (je vis dans un 23m² doté d’une mezzanine), avec un paquet de mouchoir à moitié aussi gros qu’elle entre les dents. Une vision assez incongrue, vous en conviendrez, car pour l’instant tout ce que j’avais pu apercevoir entre ses dents avaient été mes pieds ou ceux de mes amis.
Et tandis qu’elle descendait, son trophée dans la gueule, avec une expression victorieuse sur le visage n’exprimant rien d’autre que « J’ai trouvé çaaaaaaaa ! », je ne me doutais pas que j’assistais aux prémices d’un génocide.
Le premier génocide de Lychee : celui des paquets de mouchoirs.
(Avant d’aller plus loin, je me dois, en mon âme et conscience, de vous inciter à éloigner les enfants de votre ordinateur. Les phrases qui vont suivre sont d’une incroyable crudité, exprimant de la meilleur façon possible une cruauté et une violence pouvant sembler incompréhensible, et ce envers d’innocents mouchoirs.)
La nuit suivante, le premier massacre eut lieu.
Etant sujet à des rhumes et autres allergies, je dors toujours avec un paquet de mouchoir à coté de mon lit. En vingt ans d’existence, cela s’était toujours bien passé ; je n’avais jamais eu un seul problème. Jusqu’à ce matin là.
Mon réveil sonnant, j’ouvris les yeux et, voulant m’éclaircir les narines, je cherchais le paquet de mouchoir. Mais ma main ne tâtonna rien d’autre que le sol. Intrigué, je portais le regard à coté du matelas : rien. Tous les sens en alerte, et présageant le pire, je me levais en quatrième vitesse et fit rapidement le tour de l’appartement. Il ne me fallu pas longtemps pour le retrouver.
Ou plutôt « les » retrouver…
Car ce paquet de mouchoir ne pouvait plus être considéré comme un être unique. En une seule nuit, il était passé de singulier à pluriel.
Horrifié, je regardais son plastique déchiré, écartelé, percé de griffes et de crocs en d’innombrables endroits. Retenant un haut-le-cœur, je m’approchais plus encore, parmi les fragments de mouchoirs qui jonchaient le sol sur un mètre carré, tachant de leur blancheur cadavérique la moquette bleu marine.
Dix mouchoirs, une famille entière, étaient étalés devant moi en plusieurs morceaux. Ils avaient trouvés la mort cette nuit, déchiquetés dans d’atroces souffrances.
L’esprit encore embrumé d’un voile d’horreur, je saisi avec précaution les restes du paquet. Les larmes me montèrent aux yeux lorsque je pu lire, entre deux impacts de crocs et une déchirure de griffe : « Compacts – Extra doux – Super résistant ». Pas assez, bordel, pas assez…
Mes morbides pensées furent interrompues par un miaulement. Je me retournai lentement, et découvris Lychee qui attendait, assise, quelques mètres derrière moi. Elle me regardait d’un air tellement innocent… Si une personne ne la connaissant pas avait croisé ce regard, elle aurait été capable d’accuser le Dalaï-lama de ce massacre, mais pas Lychee, jamais de la vie.
Je baissais la tête. Qu’y avait-il à faire ? Cette catastrophe ne pouvait être réparée, et ces mouchoirs avaient péris à cause de mon manque de clairvoyance. Je ne pourrais jamais les oublier, et je reverrais toujours leurs adorables pliures molletonnées, chacune me criant que j’aurais pu faire quelque chose… Après ce jour, leurs noms ne quitteront plus jamais ma mémoire. Je me souviendrais toute ma vie avec affection de Mouchoir 1, Mouchoir 2, Mouchoir 3, et de leurs sept autres compagnons de paquet. Ils étaient si heureux, si fier de former cette équipe de secouristes nasaux.
Au moins, leur mort me permit de réaliser à quel point le danger que représentait Lychee était présent. Je pensais disposer de plusieurs mois avant que les premiers meurtres n’éclatent, c’était sa taille – si petite – qui me bluffa. Je n’imaginais pas une si petite personne capable d’atrocités de cette envergure. Auriez-vous imaginé un moustique susceptible de foutre une branlé à Maïté ? Moi non plus.
Une fois le rite funèbre expédié, je mis tous les paquets de mouchoir de l’appartement en sécurité. Lychee ne devrait jamais y avoir accès. Je sais que cela ressemblait fortement à du parcage de population, mais c’était pour leur propre sécurité, et je pense qu’ils le comprirent.
La nuit suivante, je cachais le nouveau paquet de mouchoir sous la télécommande de ma chaine hifi (alors presque aussi grosse que Lychee), et mi mon téléphone portable sur la télécommande.
Le lendemain, je mi un quart d’heure à ramasser les morceaux des dix nouvelles victimes.
Chaque soir, je trouvais une nouvelle cachette, et chaque nuit, Lychee trouvait un nouveau stratagème pour les débusquer, mais niait en bloc le matin venu.
Le plus dur dans tout cela, c’est que j’estime avoir un sommeil vraiment très léger. Pour vous donner un exemple (véridique), si une araignée d’une taille conséquente déambulait sur mon plafond au beau milieu de la nuit, cela me réveillerait. Le bruit d’un paquet de mouchoir plastifié n’est pas rien, vous en conviendrez. Et pourtant, pas une seule nuit elle ne me réveilla. Je ne sais pas si elle utilisa des drogues ou autres substances soporifiques pour me garder endormi, mais je ne pu jamais la prendre sur le fait.
La seule fois où je la vis à l’œuvre, ce fut lorsque sa confiance en soit avait atteint un tel niveau qu’elle osait entreprendre ses actions de jour. Un paquet de mouchoir reposait sur mon bureau, tandis que j’étais allongé sur mon canapé entrain de regarder la télé.
Sans trop savoir pourquoi, je tournais soudain mon regard sur le bureau, et vis Lychee avancer, millimètre par millimètre, vers le paquet de mouchoir. Elle faisait de son mieux pour ressembler à une lampe de bureau, et le paquet de mouchoir devait être bluffé par son jeu d’actrice, car le pauvre n’esquissait pas un seul mouvement pour s’échapper.
J’attendis un peu avant d’intervenir, et au bout d’un certain temps, elle arriva juste à coté du paquet. Alors, tout doucement, elle baissa la tête vers lui, ouvrit très lentement la gueule, et, presque tendrement, le prit par un coin entre ses crocs. Elle se mi alors à reculer, toujours aussi doucement, sa proie pétrifiée pendant lamentablement entre ses dents.
Et à ce moment, d’un ton très doux et bas, presque un murmure, je dis simplement « Lychee. » Aussitôt, elle lâcha le paquet et s’enfuit en courant sur la mezzanine. Quelques secondes plus tard, sa tête réapparue au-dessus de moi, avec un air étonné, semblant me demander « Oui ? Qu’est-ce qu’il y a ? Tu me réveilles tu sais… J’espère que tu as une bonne raison. ».
Témoin de sa technique d’approche, je compris mieux pourquoi elle ne me réveillait pas la nuit. Je décidais alors de renforcer les fortifications : Le soir même, je plaçais le paquet de mouchoir entre mon lit et mon réveil, encadré de mon portable et de la télécommande de la chaine hifi. Je mis alors ma lecture du moment – un pavé de 600 pages en grand format, pesant trois fois de poids de Lychee – pardessus le tout, et m’endormi l’esprit rassuré.
Le lendemain matin, le livre était retourné, et à l’autre bout de la pièce, les confettis étaient découpés encore plus finement que d’habitude.
Il me fallu quelques jours de plus pour trouver une technique infaillible. Au départ je plaçais le paquet de mouchoir sous mon matelas, à quelques centimètres du bord. Mais en tendant la patte, elle réussissait encore à le récupérer, et l’orgie sauvage continuait.
Depuis lors, chaque nuit, je place le paquet de mouchoir sous mon matelas, mais au milieu : sous moi. Elle n’a encore jamais réussi à l’attraper à ce niveau-là, et je m’en félicite. Il demeure toutefois un seul inconvénient – si toutefois on arrive à trouver un inconvénient en sauvant des vies : Je vous raconte pas le bordel quand je dois me moucher en pleine nuit…
Mais à part ça, l’extermination des mouchoirs cessa. Mon appartement ne sentait plus le plastique déchiré et le coton déchiqueté à longueur de journée.
De temps à autres, en rentrant de la fac, je découvrais encore quelques boucheries, dues à un oubli de ma part. Mais je ne pouvais alors m’en prendre qu’à moi-même.
Le terrible épisode des mouchoirs était terminé, et pour la première fois depuis que j’avais recueilli Lychee, je m’estimais vainqueur – si l’on pouvait considérer une centaine de cadavres comme une victoire. Mais au moins, Lychee ne pouvait plus nuire à cette innocente communauté. Ma fierté et ma conviction n’en furent que renforcés.
Et à partir de ce jour, je compris un fait majeur dans notre bataille pour la préservation de l’humanité : La fureur destructrice de Lychee pouvait être entravée.
Ce matin-là, en découvrant le paquet de mouchoir intact, un sentiment nouveau m’envahi. Je n’arrivais pas à le cerner, mais lorsque j’ouvris les volets de l’appartement, la lumière qui m’enveloppa alors était chargée d’espoir, cet espoir nouveau qui m’étreignait le cœur.
Apôtre Vincent, Evangile de Sainte-Lychee, Chapitre I, Août 2086
(Lychee tentant d'étrangler un paparazzi)


Commentaires
Par Apôtre Guilaine le 14/04/2008 à 21h39
Lychee est toute puissance, voyez l'étendue de son pouvoir et tremblez, mouchoirs nasaux absorbants.
Par Sainte Amélie le 13/04/2008 à 09h44
"Lychee tentant d'étrangler un paparazzi"
mais où est Milou?.. (hem..)
Par Micka le 12/04/2008 à 00h08
Que la lumière guide ces mouchoirs vers une vie meilleure. Paix à leurs âmes.
Pour toutes les familles Kleenex le combat continue !
(on à presque envie de pleuré pour les pauvres mouchoirs ^^)
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